IRIS
J’avais six mois, et j’étais accroché à son utérus, attristé de l’écouter pleurer la mort d’un être cher... Alors je me suis tû, essayant d’oublier ce moment qui me marquera à jamais... Je me suis concentré sur cette eau qui m’enveloppait et j’ai fait le vide. À chaque larme que versait ma mère, mon cocon se réduisait et je me retrouvais époumoné face à une paroi sanglante et creusée d’un utérus auquel je m’accrochais ! Il s’essorait de son eau me propulsant un certain 4 décembre dans une chambre d’hôpital à Tunis...
Arriva donc l’infirmière, moi, dans ses bras, enveloppé de ce doux tissu blanc qui frôlait ma peau. C’est son regard que j’ai croisé en premier à ma naissance. Ses yeux, bleus ou verts, je ne peux me le rappeler tellement ils étaient doux... Pendant un moment, j’avais le sentiment que nous étions observés par quelqu’un, et ce quelqu’un c’était toujours elle et moi... Cette scène je parviens à la voir et à la revoir des dizaines, des vingtaines de fois dans mon errance à travers les écrits de mon grand-père, tel un souvenir éclairé par certains mots, certaines expressions qu’il a eu l’habitude de cacher dans ses journaux. Des sortes de souvenir mous sous les dents comme sous les doigts... Cotonneux. C’est cette infirmière que je n’ai pu rencontrer qui cueillait les nèfles pour lui. Fruits d’or fleurissants à quelques mètres de sa chambre qu’il n’a pu voir ayant commencé à perdre la vue en 1975...
Trois semaines plus tard s’est suicidé une infi rmière à Tunis après avoir été violée par un homme devant l’hôpital où je suis né... Et puis j’ai fêté mon premier réveillon entre les seins de ma mère que j’épuisais en les vidant de leur lait et les bras de mon père qui était si fi er d’avoir son premier enfant mâle, un orgueil paternel à l’époque à Tunis...
Aujourd’hui est le premier jour de l’année grégorienne.
Aujourd’hui est le dernier jour de l’année hégirienne. À sa fi n, nous accueillerons, dès la première minute du jour suivant, l’année 1396 de l’immigration du prophète. Un seul jour séparant ainsi l’année grégorienne de l’année hégirienne. Notre année passée n’est plus ; Théâtre de révolutions et de révoltes. Notre année passée n’est plus ; emportant avec elles toutes ces âmes innocentes, versant sur son histoire le sang des plus faibles.
Ô fl ammes quand vous vous êtes abattues sur nos toits.
Ô fl ammes quand vous avez incendié notre patrimoine.
Ô fl ammes quand vous avez versé les cendres des plus grandes civilisations sur vos terres calcinées. Quand les eff orts d’une humanité se sont écroulés dans votre ardeur...
Notre année passée n’est plus ; Th éâtre de catastrophes, théâtre de douleur. L’année quand le pourpre a rempli nos fl euves. L’année quand les tombeaux ont réduit nos terres.
Ô Dieu, qu’est cette souff rance que vous infl igez à l’homme.
Ô Homme, qu’est cette noirceur que vous infl igez à vos frères hommes.Année de la guerre. Année des révolutions. Année du fer et de l’enfer. À l’Est comme à l’Ouest, au Nord comme au Sud ainsi que dans tous les recoins de la terre, les cieux ont tremblé et des tombes se sont creusées.
Vietnam, Chypre, Angola, Palestine,
Liban...
Ô Liban, dont la guerre civile brûle tes terres jusqu’à aujourd’hui et ce depuis neuf longs mois déjà. Cette guerre qui a fait une dizaine de milliers de morts et dont les fl ammes continuent à monter vers les cieux. Quelle guerre ? La guerre maudite. Entre qui ? Entre les enfants d’une nation une, entre chrétiens et musulmans, entre habitants du même et unique Beyrouth, du même et unique Tripoli du même et unique Zahlé et des mêmes et uniques autres villes de ces terres jadis blanches...
Comment presque vingt-quatre heures séparent l’année grégorienne de l’année hégirienne, alors que, pendant neuf mois, musulmans et chrétiens s’entretuent dans leur propre berceau.
— 2019,
Extrait IRIS, Chedly Atallah